SEMAINE
L’université, laboratoire de l’avenir du cinéma marocain : entretien avec le professeur Hicham Moussaoui, chef du département des Arts et des Médias à l’Université Ibn Tofaïl
Dans un contexte marqué par les profondes mutations que connaissent les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel et des industries culturelles et créatives, le rôle de l’université ne peut plus se limiter à la transmission des savoirs théoriques. Elle est désormais appelée à former des générations capables de comprendre les transformations technologiques, professionnelles et juridiques, et de s’insérer dans un marché du travail qui évolue à un rythme accéléré.
C’est dans cette perspective que s’inscrit l’expérience du département des Arts et des Médias de la Faculté des langues, des lettres et des arts de l’Université Ibn Tofaïl de Kénitra. Ce département a choisi de s’ouvrir aux domaines du cinéma, de l’écriture créative, des médias et des arts numériques, notamment à travers la création de nouveaux parcours d’excellence associant savoir académique, mise en pratique, expérience de terrain et ouverture sur les professionnels.
Cette expérience entend redéfinir le rapport entre l’université et l’art, en faisant passer l’étudiant du statut de simple récepteur du savoir à celui d’acteur capable de le produire, de le mobiliser et de transformer ses idées en projets créatifs réalisables.
Dans cet entretien, le professeur Hicham Moussaoui, chef du département des Arts et des Médias de la Faculté des langues, des lettres et des arts de l’Université Ibn Tofaïl, présente la philosophie qui sous-tend ces formations, leurs enjeux académiques et professionnels, leur articulation avec le marché du travail, le rôle des partenariats institutionnels et professionnels, ainsi que l’avenir de l’université dans sa relation avec le cinéma marocain.
Question : En votre qualité de chef du département des Arts et des Médias, quelle vision sous-tend l’action du département ?
Réponse : L’action que nous menons au sein du département des Arts et des Médias s’inscrit dans une vision fondée sur la nécessité de repenser la place qu’occupent les arts au sein de l’université marocaine. Nous souhaitons passer d’une conception traditionnelle qui considère l’art comme une discipline complémentaire à une approche faisant de l’université un espace de production à la fois artistique et intellectuelle.
Nous concevons l’université comme un lieu où la réflexion rencontre la pratique, où la créativité s’articule avec le savoir et où l’art dialogue avec l’économie. Dès lors, l’enseignement de l’art ne peut aujourd’hui être dissocié de l’écosystème des industries culturelles et créatives, sans que cela implique pour autant de renoncer à ses dimensions esthétique, philosophique et intellectuelle.
C’est dans cette perspective que les formations proposées par le département des Arts et des Médias ont été conçues de manière à intégrer les transformations que connaissent les secteurs artistique et cinématographique. Elles associent ainsi la réflexion sur l’image à la réflexion par l’image, de même que les connaissances théoriques à la pratique appliquée.
Question : Comment accompagnez-vous les transformations technologiques, notamment face au développement rapide de l’intelligence artificielle ?
Réponse : Les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle transforment profondément les réalités de l’audiovisuel et du cinéma. Les techniques évoluent, les cadres juridiques changent, et les questions comme les besoins se renouvellent également. Un programme d’études qui était adapté il y a cinq ans peut donc nécessiter aujourd’hui une révision en profondeur.
Nous avons besoin d’une flexibilité pédagogique permettant aux formations de se renouveler en permanence. Toutefois, la mission de l’université ne doit pas se limiter à suivre l’évolution des techniques, car elle risquerait alors de se transformer en simple institut d’apprentissage des outils technologiques.
La mission de l’université est bien plus profonde. Nous voulons former un étudiant doté d’un esprit critique, d’une culture artistique, de compétences créatives, de connaissances techniques et d’une véritable conscience professionnelle.
Question : Qu’est-ce qui vous a conduits à créer le parcours d’excellence en cinéma et écriture créative ?
Réponse : La création des parcours d’excellence s’inscrit dans une vision plus large visant à valoriser le vaste vivier d’étudiants brillants et méritants que comptent les établissements universitaires à accès ouvert.
Dans le cas du département des Arts et des Médias, le parcours d’excellence en cinéma et écriture créative est le fruit d’une expérience académique et pédagogique préexistante, qui s’est progressivement élargie pour inclure d’autres formations en lien avec le cinéma, les industries culturelles, les médias et les arts numériques.
Cette démarche repose avant tout sur l’évolution de notre conception de la fonction de l’université. Nous voulons une université capable de transformer les savoirs qu’elle dispense en possibilités concrètes d’insertion professionnelle et d’établir un lien clair entre l’acquisition des connaissances et leur mise en valeur.
Pendant longtemps, la formation cinématographique est demeurée associée à un nombre limité d’instituts spécialisés. La création de ce parcours au sein de l’université constitue donc une contribution importante à l’élargissement de l’accès à la formation cinématographique, d’autant plus que l’arabe en est la principale langue d’enseignement.
Question : Dans quelle mesure ces formations ont-elles été conçues à partir des besoins du marché du travail ?
Réponse : Lors de l’élaboration des modules d’enseignement, l’équipe pédagogique s’est appuyée sur plusieurs éléments, au premier rang desquels figurent l’expérience académique de ses membres, ainsi que les échanges directs avec les professionnels du secteur et les institutions officielles, notamment le Centre Cinématographique Marocain, les sociétés de production et les scénaristes.
Nous ne souhaitons cependant pas que la formation soit entièrement subordonnée aux besoins du marché, car celui-ci est lui-même en constante évolution. Il nous fallait donc trouver un équilibre entre les connaissances fondamentales, les compétences professionnelles et la capacité d’apprentissage autonome.
Cet équilibre est, à nos yeux, essentiel pour garantir la pérennité du parcours professionnel du diplômé. Celui-ci doit être en mesure d’accompagner les transformations que connaîtra le secteur après l’obtention de son diplôme, et non de répondre uniquement aux besoins du marché à un moment donné.
Question : Quelles sont les principales compétences que l’étudiant devrait avoir acquises au terme de sa formation ?
Réponse : À mes yeux, l’essentiel est qu’au terme de sa formation, l’étudiant passe du statut de consommateur de connaissances à celui d’acteur capable de les mobiliser et de les mettre en valeur.
Il doit passer de la simple découverte du scénario à la capacité de l’écrire, mais aussi d’en déceler les forces et les faiblesses. Il doit également dépasser la simple vision d’un film pour être en mesure de l’analyser et d’en proposer une lecture critique.
Plus important encore, l’étudiant ne doit pas rester dans l’attente d’une occasion. Il doit apprendre à la rechercher ou à la créer, puis à développer son idée jusqu’à ce qu’elle devienne un projet à part entière.
Dans le domaine de l’écriture créative, il doit acquérir une compréhension des mécanismes narratifs, développer sa sensibilité au récit, maîtriser les différents niveaux et composantes de la narration, et être capable de construire la trajectoire dramatique d’une histoire et de ses personnages.
En matière d’écriture scénaristique, il doit pouvoir faire émerger une idée, formuler une logline, rédiger un synopsis et un traitement dramatique, construire un personnage et son arc dramatique, tout en maîtrisant les principes de l’écriture visuelle.
En analyse filmique, l’étudiant doit être capable de comprendre l’image, les angles de prise de vue, les différentes valeurs de plans, la construction des scènes et la structure du montage, puis de relier l’ensemble de ces éléments aux choix esthétiques et intellectuels de l’œuvre.
Toutes ces compétences demeureraient néanmoins insuffisantes si l’étudiant ne développait pas également une culture du projet, la capacité de présenter et de défendre celui-ci, ainsi qu’une connaissance des dimensions administratives, juridiques, financières et communicationnelles.
Question : Qu’en est-il de l’articulation entre la formation et la pratique professionnelle ?
Réponse : Cette articulation est fondamentale. C’est pourquoi nous avons veillé à ce que la formation ne reste pas confinée entre les murs de l’université.
Les partenariats constituent pour nous un levier essentiel de pérennisation. Au sein de l’université, nous nous ouvrons aux autres départements afin de bénéficier de l’expertise et de l’expérience des enseignants, ainsi que des équipements universitaires disponibles, notamment le théâtre universitaire, le studio et les salles dédiées à la formation continue.
À l’extérieur de l’université, nous œuvrons à la construction de partenariats avec des institutions publiques et privées, ainsi qu’avec les professionnels du secteur.
Le Centre Cinématographique Marocain compte parmi les institutions qui ont favorablement accueilli ce projet et y ont répondu positivement. Les étudiants bénéficient ainsi d’une formation importante portant sur les aspects juridiques et les droits attachés aux professions du secteur.
L’Association marocaine des critiques de cinéma a également contribué à améliorer la qualité de la formation, grâce à la participation de certains de ses membres à l’encadrement des étudiants. Parallèlement, nous nous ouvrons aux sociétés de production et aux chaînes de télévision afin de garantir aux étudiants des stages pratiques sur le terrain.
Nous veillons aussi à tirer parti des festivals, soit à travers la participation des étudiants avec leurs propres films, soit par leur présence aux ateliers de formation organisés en marge de ces manifestations.
Question : Considérez-vous que ces partenariats sont suffisants ?
Réponse : Non, et nous aspirons à aller plus loin. Nous sommes convaincus qu’un tel projet ne peut être porté de manière unilatérale.
Nous avons besoin de partenariats plus larges avec les professionnels du secteur, les institutions d’appui et les organismes de financement, notamment afin de mobiliser les ressources financières nécessaires à l’amélioration de la qualité de la formation et de permettre aux étudiants de concrétiser leurs projets cinématographiques.
Un étudiant peut avoir une excellente idée et disposer de compétences importantes, mais la réalisation d’un film ou d’un projet créatif requiert également des moyens et des ressources. Investir dans les étudiants revient donc, en définitive, à investir dans l’avenir du cinéma marocain.
Question : Quels sont vos objectifs à moyen et à long terme ?
Réponse : À moyen terme, nous misons sur l’émergence d’une forme d’émulation positive entre les différentes formations cinématographiques au Maroc, qu’elles soient dispensées dans les instituts spécialisés ou au sein des universités.
Une telle émulation intellectuelle et créative est susceptible d’insuffler une nouvelle dynamique au cinéma marocain, tant sur le plan de la formation que sur celui de la création.
La Faculté des langues, des lettres et des arts de l’Université Ibn Tofaïl est ainsi passée, en l’espace de trois ans, d’une seule formation à cinq formations directement liées au cinéma, parallèlement à l’apparition de formations similaires dans d’autres universités marocaines.
Nous considérons cette évolution comme positive, à condition qu’elle s’accompagne d’engagement, de sérieux et de rigueur scientifique.
À long terme, l’ambition est plus grande encore : faire de l’université un acteur essentiel de la dynamique cinématographique marocaine.
Nous ne voulons pas que l’université demeure un simple pourvoyeur des ressources humaines dont le secteur cinématographique a besoin. Nous souhaitons qu’elle devienne un espace de développement du cinéma lui-même, grâce à ses diplômés, mais aussi aux études, aux recherches, aux savoirs et aux créations produits au sein de ses laboratoires.
Question : Quel profil souhaitez-vous donner aux diplômés du département des Arts et des Médias ?
Réponse : Notre premier objectif est que le diplômé possède une identité propre, qui le distingue en tant que lauréat de cette formation.
Nous voulons qu’il soit capable de s’investir dans différents projets cinématographiques, que ce soit dans les domaines de l’écriture, de la prise de vues, de la réalisation ou de la critique. Il doit également être en mesure de développer ses idées et de les transformer en projets.
Plus encore, nous souhaitons qu’il possède la motivation, la solidité psychologique et les ressources intellectuelles nécessaires pour faire face aux fluctuations du marché du travail et aux transformations continues du secteur cinématographique.
En définitive, nous ne voulons pas seulement former un étudiant qui connaît le cinéma. Nous voulons former un créateur capable de penser le cinéma, de concevoir son propre projet, de le défendre et de contribuer au développement du paysage cinématographique marocain.
Question : Un dernier mot ?
Réponse : Je pense que l’avenir du cinéma marocain ne dépend pas uniquement de l’augmentation du nombre de films produits. Il dépend également de la qualité de la formation et de notre capacité à faire émerger de nouvelles générations de scénaristes, de réalisateurs, de critiques et de professionnels capables de penser le cinéma et de contribuer à son développement.
L’université est donc appelée à prendre pleinement part à cet avenir, et non à demeurer en marge. Nous voulons une université ouverte sur le secteur, sur les professionnels et sur les transformations technologiques, tout en restant fidèle à sa mission fondamentale de production du savoir et de développement de l’esprit critique et créatif.
Dans notre conception, l’université n’est pas seulement un lieu où l’on obtient un diplôme. Elle peut également devenir un véritable laboratoire de production d’idées, de conception de projets et de formation des nouvelles générations qui contribueront à construire l’avenir du cinéma marocain.



